Les exploitations familiales, un modèle idéal de développement économique, écologique social et culturel

Cette note de vision des producteurs du Burkina Faso sur l’agriculture et le développement agricole est guidée par une aspiration profonde qui est que « l’agriculture doit désormais être perçue comme un métier qui fait vivre convenablement et prospérer celui qui la pratique ».

1. Quel constat de l’agriculture burkinabé et de ses principaux enjeux ?

L’agriculture constitue une des principales activités de production au Burkina Faso et assure au moins 80% des emplois des ruraux. C’est elle qui fournit l’essentiel des besoins de consommation des ménages burkinabé en apportant des céréales, des oléo-protéagineux, des produits animaux (lait, viande, œufs…), des produits agroforestiers et halieutiques… Cette agriculture participe pour près de 40% du produit intérieur brut (PIB) du pays.
Comme la plupart des modes d’exploitation en Afrique de l’Ouest, l’agriculture burkinabé est essentiellement de type familial.
En jetant un regard sur le passé, le présent et le futur, les producteurs du Burkina Faso reconnaissent que cette forme d’agriculture fait face à de nombreux enjeux et défis, du fait de la conjugaison de facteurs physiques, socio-économiques mais aussi politiques, tant au niveau national, sous-régional qu’international. Des adaptations sont nécessaires en vue de permettre à l’agriculture familiale de faire face à ces défis et répondre ainsi aux attentes de millions de ruraux.

Parmi les enjeux, il y a surtout :

(i). La vulnérabilité liée au fait que l’agriculture burkinabé dépend essentiellement des précipitations pluviométriques
Comme on a souvent tendance à le dire, l’agriculture burkinabé est essentiellement pluviale. Cette forte dépendance de la pluviométrie la rend très vulnérable des sécheresses répétées et imprévisibles. Cette situation ne permet guère de sécuriser les productions agricoles et constitue le principal facteur de vulnérabilité de millions ruraux exerçant leur métier d’agriculteur dans un environnement généralement incertain.

(ii). La productivité et la compétitivité
Au regard de l’évolution des ressources, notamment les terres, de la croissance démographique et des exigences du marché, l’augmentation de la productivité et l’amélioration du rapport coût/qualité du produit constituent des défis majeurs que l’agriculture familiale devrait relever. Cependant, les producteurs constatent avec regret que la compétition a lieu dans un environnement marqué par la concurrence déloyale, le « dumping », la protection implicite des marchés internationaux (imposition de standard de qualité); ce qui rend encore plus difficile le défi à relever par l’agriculture burkinabé.

(iii). La question foncière
L’accès à la terre constitue la première étape conditionnant l’activité de production agricole. De même l’investissement pour le maintien ou le renforcement de la capacité productive des terres dépend des conditions de sécurisation foncière. La question de sécurisation foncière en milieu rural demeure un des grands enjeux et défis conditionnant le devenir de l’agriculture burkinabé.

(iv). L’accès aux facteurs nécessaires pour le changement
Les mutations attendues de l’agriculture familiale sont conditionnées par la disponibilité en facteurs ou « inputs » nécessaires. Sans ces facteurs, qui peuvent être des équipements agricoles, ou tout autre type d’innovation agricole, on voit mal comment l’agriculture familiale burkinabé pourra effectivement opérer les mutations nécessaires imposées par l’environnement physique, socio-économique et politique ?

(v). La création de valeur ajoutée au produits agricoles
Cela constitue un des enjeux liés au devenir de l’agriculture au Burkina Faso. La faible prise en compte de ce facteur n’a pas permis une juste rémunération des producteurs et une meilleure valorisation des produits, une incitation à la production, ni la création d’emplois. Dans certains secteurs comme le coton, cette situation a exacerbé la forte dépendance des producteurs vis à vis des caprices et des injustices des marchés internationaux. Cette question de création de la valeur ajoutée aux produits agricoles constitue également un défi en terme de solidarité entre acteurs et d’alliances stratégiques à construire entre producteurs, transformateurs, consommateurs…

(vi). La protection de l’agriculture familiale
L’aggravation des défis auxquels les Etats font face en matière de sécurité alimentaire, de croissance économique…, les amène souvent à opter pour la transposition de modèles préconçus d’exploitation agricole, ce qui constitue une menace pour la survie même de l’agriculture familiale. De même, l’ouverture des marchés avec les politiques de libéralisation des échanges commerciaux fragilise encore plus l’agriculture familiale et pose de sérieuses préoccupations quant à sa survie dans un contexte de faible ou d’absence de protection de certaines spéculations stratégiques comme c’est le cas du riz, des produits animaux (lait et produits dérivés, viande, ...).

(vii). La durabilité de l’agriculture
Cela constitue un des grands enjeux, qui est de rendre l’agriculture possible pour les générations actuelles et futures. Au-delà de la durabilité environnementale, l’autre défi à relever est aussi la durabilité économique et sociale.

(viii). La sécurité alimentaire
Quelle que soit la forme d’adaptation que l’agriculture familiale subira, le défi majeur demeure sa capacité à assurer une sécurité alimentaire à toute la population burkinabé.

(ix). Le statut et la reconnaissance juridique du métier d’agriculteur
L’agriculture devrait de plus en plus être perçue comme un métier juridiquement reconnu et pratiqué par des travailleurs ruraux et/ou urbains ou péri-urbains, qui, comme les autres catégories de travailleurs, ont des droits et des devoirs et jouissent de protection sociale. Cette reconnaissance du métier d’agriculteur est une étape nécessaire dans considération de l’agriculture et constitue également un moyen d’incitation à un engagement de nouveaux acteurs et une meilleure professionnalisation.

(x). La gestion du coût social lié aux mutations de l’agriculture familiale
Les mutations de l’agriculture familiale, notamment en ce qui concerne la modernisation, ajoutée à la croissance démographique et au poids des facteurs socio-économiques et politiques, devrait se traduire par l’augmentation d’un nombre croissant de ruraux n’ayant plus l’opportunité d’exercer le métier d’agriculteur. Le principal défi est celui de savoir si la capacité des secteurs secondaires, comme celui de l’agro-industrie et la transformation agro-alimentaire, est en mesure de générer les emplois nécessaires pour une résorption de cette frange de la population… Quelles sont les possibilités réelles de développement de ces secteurs en accompagnement aux mutations au sein de l’agriculture familiale ? constitue l’enjeux central.

(xi). L’amélioration du cadre de vie de l’agriculteur
L’agriculture en tant que métier source de revenu et de richesse pour les producteurs et pour le pays, exige un cadre de vie sain et favorable à l’activité de ceux qui la pratiquent, ainsi que de leurs familles. Cela exige donc que l’accès aux services sociaux de base (santé, éducation, eau, etc.) soit garanti pour tout le monde.

2. Quelle vision stratégique du développement agricole au Burkina Faso ?

2.1. Notre aspiration pour une agriculture productive, compétitive, durable, fondée sur la « souveraineté alimentaire » et assurant un partage équitable des ressources et des revenus
Au regard des nombreux enjeux et défis actuels et futurs, les producteurs du Burkina Faso, nous, producteurs du Burkina Faso, souscrivons pour un développement agricole bâti autour de l’agriculture familiale. Cette agriculture est perçue au sens large du terme, c’est à dire comprenant les productions végétales, animales, la foresterie, la pêche…
Nous manifestons également notre attachement au principe de « souveraineté alimentaire », traduisant « la responsabilité et le droit pour tout pays ou groupe de pays, de concevoir et de développer soi-même ses propres politiques agricoles et alimentaires (y compris le droit de développer des mesures de protection des produits transformés) – Mais tout en évitant de créer le « Dumping » vis à vis d’un pays tiers ». Pour ce faire, ce droit de produire ce que la population consomme sur le territoire burkinabé, ne devrait en aucun cas être compromis ou affecté par les importations ou les aides alimentaires.
Aussi les producteurs réaffirment leur principe et leur désir pour une agriculture durable, productive et compétitive reposant sur un accès équitable à la terre et une sécurisation foncière pour toutes les catégories de producteurs.
Cette forme d’agriculture à laquelle aspirent les producteurs burkinabé devrait garantir la sécurité alimentaire et assurer une génération et une répartition équitable des revenus. L’exercice du métier d’agriculteur devrait donner surtout le droit au producteur d’avoir une juste rémunérateur de son travail, ce qui n’est pas le cas actuellement ; les meilleures marges bénéficiaires se situant dans les autres secteurs tels le conditionnement, la transformation, le conditionnement, la commercialisation … Cette répartition équitable des revenus devrait également être de rigueur au sein même des exploitations familiales en tant que facteur de stabilité, en permettant un accès de toutes les couches sociales, notamment les jeunes et les femmes aux profits générés par l’activité agricole. Cela constitue aussi un des principaux défis liés à la survie de l’exploitation familiale. En plus de cette question de répartition équitable des revenus, les producteurs burkinabé émettent des soucis quant à la transmission du patrimoine lié à l’exploitation familiale, notamment en matière de savoir-faire, face au désintéressement des jeunes de l’activité agricole, en quête d’autres emplois plus rémunérateurs, à la désintégration des sociétés rurales en général… Cette préoccupation justifie de la part des producteurs la nécessité pour chaque producteur et productrice d’avoir une vision prospective du devenir de l’agriculture familiale.

2.2. Notre vision de la conception du développement agricole
Le développement agricole au Burkina Faso, devrait tenir compte du fait que l’agriculture familiale repose sur la polyculture avec des activités agricoles diversifiées; un même acteur pouvant embrasser plusieurs domaines de spécialisation agricole ou filières agricoles. La conception des politiques de développement agricoles devrait : (a) prendre en compte non seulement les besoins ou préoccupations spécifiques de ces filières, mais aussi celles horizontales relatives au foncier, à la gestion intégrée de la fertilité des sols, au financement des exploitations agricoles, à l’appui institutionnel et organisationnel (commercialisation, transformation, renforcement des capacités des acteurs…), et (b) surtout œuvrer pour une meilleure synergie entre ces deux approches horizontale et verticale.
Les producteurs souscrivent ainsi pour une vision intégrée du développement agricole, prenant en compte tous ces paramètres.

3. Quelle perception des producteurs sur les mutations au sein de l’agriculture et le devenir de l’exploitation familiale ?

3.1. Notre compréhension de la modernisation de l’agriculture familiale
Les producteurs reconnaissent les exigences liées à l’évolution de l’agriculture familiale en raison des facteurs physiques, socio-économiques, politiques…
C’est pourquoi, ils réaffirment leur principe pour une agriculture familiale se modernisant progressivement au rythme des réalités socio-économiques et culturelles des sociétés. Cette modernisation, perçue comme « un processus de changement de pratiques ou de modes de production par introduction de facteurs innovants », devrait toutefois être « un processus interne, voulu et induit par l’acteur lui-même », et non le fait d’une transposition de « modèles standards » préconçus, importés et hors des réalités des acteurs.
Nous, producteurs du Burkina Faso, concevons la modernisation de l’exploitation familiale comme un processus allant de paire avec le rythme de professionnalisation des acteurs, c’est à dire leur capacité de maîtrise et d’exercice avec compétence de leur métier.

Les producteurs reconnaissent aussi le fait qu’une politique de modernisation de l’agriculture ne peut être imposée ou proclamée. Elle constitue un tout, et demeure surtout indissociable du développement des autres secteurs de soutien à la production agricole, notamment celles relatives aux politiques : (a) foncières, (b) d’incitation en amont (opportunités d’investissement dans le secteur, accès au financement, …) et en aval (agro-industrie, services de facilitation aux marchés…), (c) d’appui institutionnel (renforcement capacités des acteurs)…
Plus particulièrement, l’accès aux facteurs innovants nécessaires à la modernisation de l’agriculture familiale, constitue une préoccupation majeure pour toutes les catégories de producteurs.
C’est pourquoi, nous souscrivons pour toutes les formes d’incitation telles les bonifications de taux d’intérêt, les exonérations fiscales (matériel agricoles, intrants…) ou toute autre mesure pouvant stimuler et accroître les capacités d’investissement des producteurs dans l’agriculture. Loin d’être une faveur, de telles mesures incitatives ne sont que justice rendue aux vaillants producteurs au regard de l’importance de l’agriculture dans l’économie burkinabé et pour la société entière.

Les questions relatives à la recherche et au conseil agricole sont aussi préoccupantes pour les producteurs et les dernières décennies ont été particulièrement marquées par de nombreuses réformes, qui, à certains moments tendent vers le démantèlement des institutions de recherche et de vulgarisation agricole.

Les producteurs du Burkina Faso reconnaissent à juste titre la pertinence de la démarche de responsabilisation des producteurs et l’implication des acteurs privés dans le processus de génération et de diffusion des innovations. Toutefois, ils réaffirment leur attachement sur le principe que la création de connaissances nouvelles nécessaires à la modernisation de l’agriculture, constitue un élément de souveraineté pour l’Etat. Par conséquent ils souscrivent pour toute politique engageant la responsabilité de l’Etat pour un accès de toutes les catégories de producteurs à l’innovation agricole dans un souci d’équité sociale et de justice.

Il est difficile de parler de modernisation de l’agriculture dans un contexte environnemental très incertain marqué par des sécheresses répétées et un appauvrissement continue des terres.
Ainsi, les producteurs du Faso, expriment leur attachement pour des politiques agricoles plus cohérentes assurant une meilleure sécurisation de l’environnement de production, à travers la maîtrise de l’eau pour les productions végétales, animales, forestières et halieutiques…, et incitant à des investissements plus soutenus dans l’amélioration de la capacité productive des sols, et la restauration des ressources naturelles en général.

3.2. Notre vision de l’entreprenariat commerciale agricole (agrobusiness) et de sa place dans le développement agricole au Burkina Faso
En rapport avec les besoins des ménages (notamment urbains) en certains produits (œufs, lait, viande, produits horticoles…), d’autres formes d’agriculture, particulièrement tournées vers l’entreprenariat économique (agrobusiness) sont en cours d’émergence au Burkina Faso, et cela depuis plusieurs années, plus particulièrement dans les zones urbaines et périurbaines.
Toutefois, les politiques en faveur de ce type d’agriculture, telles que promues par l’Etat, ont souvent posé des problèmes dans leur mise en œuvre. Dans bien de cas, cela a été synonyme d’expropriation de terres, ce qui constitue un danger réel pour l’agriculture familiale, mode d’exploitation fournissant l’essentiel des besoins d’alimentation des ménages.

Pour nous producteurs du Faso, l’agrobusiness, en tant que mode entrepreneurial commercial, assurant une bonne valorisation des investissements agricoles, est une réalité au Burkina Faso depuis des années. Cela n’est pas une mauvaise chose en soi, si toutefois les politiques orientées vers le développement de ce type d’agriculture sont bien pensées et conçues de sorte à éviter tout conflit avec l’exploitation familiale, en garantissant ainsi l’équilibre nécessaire et la complémentarité entre ces deux types d’agriculture.

L’exploitation familiale constitue le mode de production le plus dominant et plus d’efforts devrait être consentis dans ce secteur.
Nous, producteurs du Faso, reconnaissons que chaque type d’agriculture a sa place et que chacun possède ses points forts et ses faiblesses. C’est pourquoi, nous nous engageons à travailler pour une meilleure valorisation des complémentarités et des partenariats entre ces deux types d’agriculture, et plus particulièrement à créer des opportunités d’échange d’expériences entre ces deux modes de production agricole.

4. Considérations générales

Les producteurs du Burkina Faso reconnaissent le fait que le développement de l’agriculture burkinabé demeure liée aux politiques agricoles promues au plan sous régional et international.
A ce titre, nous, producteurs du Faso, souscrivons pour toutes les luttes engagées pour la réclamation de politiques agricoles plus justes, plus particulièrement la suppression des subventions agricoles par les pays du Nord. Nous sommes également convaincus que toute agriculture ne peut se développer sans un minimum de protection. C’est pourquoi, nous exprimons notre attachement pour des politiques agricoles sous régionales plus cohérentes, prenant en compte un tel souci, notamment en ce qui concerne certains produits stratégiques comme le riz, le lait, la viande…

La lutte des producteurs pour une juste rémunérateur de leur force de travail apparaît complexe. C’est pourquoi, nous, producteurs du Burkina Faso, réaffirmons notre attachement pour des partenariats solides et des alliances stratégiques, non seulement interprofessionnels entre producteurs, transformateurs et consommateurs, mais également au plan sous régional et international. Cela constitue une meilleure approche pour une agriculture assurant une rémunération équitable de tous les acteurs qui y sont directement ou indirectement impliqués.